FIAVOTA : Quand la protection sociale devient un levier de résilience dans le Sud de Madagascar

FIAVOTA : Quand la protection sociale devient un levier de résilience dans le Sud de Madagascar

juin 29, 2026 Non Par Liva Andriantompoinarivo

Dans le Grand-Sud de Madagascar, la sècheresse chronique plonge des milliers de famille dans une situation de vulnérabilité extrême. Les années 2015 et 2016 ont été une période particulièrement difficile : pénurie alimentaire, perte des récoltes, déscolarisation et fragilité nutritionnelle des enfants, effondrement des moyens de subsistance.

Face à cette situation, le Gouvernement malagasy, à travers le Ministère de la Population et des Solidarités, a lancé en décembre 2016, le programme Fiavota, avec l’appui financier de la Banque mondiale. Fiavota, qui signifie littéralement “secours” ou “rescousse”, a été pensé comme une réponse immédiate pour aider les familles à survivre tout en renforçant leur capacité de résilience. Au fil des années, le programme a évolué au-delà du simple cadre de l’assistance d’urgence pour devenir un véritable levier de transformation sociale, économique et humaine. Depuis 2016, le programme Fiavota accompagne plus de 190 000 ménages dans sept Districts des Régions Androy et Anosy : Ambovombe, Beloha, Tsihombe,  Bekily, Amboasary Atsimo, Betroka et Taolagnaro.

 

D’un soutien d’urgence à une approche de développement humain inclusif

Au départ, Fiavota reposait principalement sur des transferts monétaires aux ménages vulnérables fortement touchés par la sécheresse. Les familles recevaient une allocation leur permettant d’acheter des denrées alimentaires et de répondre à leurs besoins essentiels. Mais rapidement, le programme a évolué vers un modèle plus structurant visant le bien-être durable et l’inclusion économique des familles. L’objectif n’est plus seulement de faire face à l’urgence, mais s’inscrit dans une dynamique d’amélioration durable des conditions de vie, à travers la scolarisation des enfants, l’accès aux services sociaux de base, l’adoption de pratiques agricoles plus productives et respectueuses de l’environnement ainsi que le développement d’activités génératrices de revenus.

Les bénéficiaires de Fiavota à Tsihombe valorisent leur jardin communautaire, une initiative essentielle pour diversifier leurs ressources et accroître leur résilience économique.

Des pratiques qui améliorent la qualité de vie des familles

Fiavota a transformé des trajectoires humaines, avec des effets tangibles sur la vie des ménages. Parmi les premiers impacts du programme figurent la réduction de l’insécurité alimentaire et le retour progressif à une certaine stabilité.

Dans la commune de Belindo à Bekily, grâce à Fiavota, Véronique Ranorovahiny a pu maintenir son foyer. En 2016, la sècheresse, suivie du décès de sa fille bouleverse profondément son existence. Elle se retrouve seule avec son petit-fils, Emmanuel, âgé de deux mois, sans ressources. “Il était vraiment difficile de survivre” confie-t-elle. Dans cette période d’extrême vulnérabilité, le programme lui apporte un soutien essentiel qui lui permet de nourrir correctement son petit-fils et de stabiliser son foyer. “Sans cet appui, Emmanuel n’aurait pas eu une alimentation suffisante” se souvient-elle.

Véronique Ranorovahiny, bénéficiaire de Fiavota à Belindo, Bekily
Véronique Ranorovahiny, bénéficiaire de Fiavota à Belindo, Bekily

Les évaluations menées après quelques années de mise en œuvre mettent en évidence une amélioration notable des conditions de vie des ménages bénéficiaires, notamment en matière de consommation alimentaire, on a observé une baisse de 16 % des familles contraintes de s’endetter simplement pour pouvoir manger. Par ailleurs, les familles bénéficiaires fréquentent plus les centres de santé (22% supérieur). Le programme a également contribué à renforcer le rôle des femmes au sein du ménage, leur participation aux décisions familiales s’est accrue (58% en 2018 contre 38% en 2016).

Des enfants qui retournent à l’école

L’éducation constitue l’un des piliers du programme. Dans des contextes de pauvreté extrême, beaucoup de familles étaient contraintes de retirer leurs enfants de l’école. Avec Fiavota, la scolarisation est redevenue une priorité pour de nombreuses familles.  Ndekaha, bénéficiaire à Amboasary Sud, explique : “Nous avons fait de la scolarisation de nos quatre enfants une priorité.”

Grâce à l’appui reçu, les familles peuvent acheter des fournitures scolaires, des vêtements et couvrir certaines dépenses essentielles liées à l’éducation.

A Imanombo, dans le District d’Ambovombe, une quinzaine de parents bénéficiaires de Fiavota se sont même alliés pour bâtir une salle de classe pour leurs enfants et assurer son fonctionnement, en cotisant entre eux. “L’éducation des enfants est une priorité. Mes enfants vont réussir leurs études” soutient Tema Ravoasy, l’un d’entre eux.

Salle de classe communautaire construite et gérée par les bénéficiaires de Fiavota dans le fokontany Antsolo, commune Imanombo – Ambovombe
Salle de classe communautaire construite et gérée par les bénéficiaires de Fiavota dans le fokontany Antsolo, commune Imanombo – Ambovombe

L’autonomisation économique des ménages

Avec les encadrements techniques qui leur sont fournis, les ménages bénéficiaires sont encouragés à pratiquer une agriculture plus résiliente et sont accompagnés vers des activités génératrices de revenus : élevage, petits commerces, production de jeunes plants, etc. Les coups de pouce financiers (fonds de redressement) ainsi que la redynamisation des groupes d’épargne et de crédit villageois offrent aux familles l’opportunité d’investir dans des activités économiques qui permettent d’augmenter leurs revenus.

Tema Aline Josoa, bénéficiaire de Fiavota à Ankariera, Taolagnaro
Tema Aline Josoa, bénéficiaire de Fiavota à Ankariera, Taolagnaro

Grâce aux formations agricoles de Fiavota, Tema Aline a adopté de nouvelles pratiques qui ont transformé ses récoltes. Autrefois faibles, ses rendements se sont nettement améliorés après l’application des techniques apprises. Avec seulement 3 000 ariary de semences de pomme de terre, elle a récolté un sac de 50 kg, vendu à 150 000 ariary, renforçant ainsi durablement les revenus de son ménage.

De son côté, Liliane Mari Louise, bénéficiaire à Tsihombe, raconte : “J’ai acheté deux truies grâce à un prêt effectué au sein de l’Association Villageoise d’Épargne et de Crédit. Mon élevage de porcs m’a permis de faire face à différents problèmes. Aujourd’hui, mon élevage s’est agrandi et je projette de bâtir ma maison.”

Les résultats de l’évaluation de Fiavota montrent que le programme a favorisé la création d’unités de production familiale, telles que le petit élevage ou les jardins potagers, au sein des ménages bénéficiaires. En 2018, près de 38% des ménages disposaient de plus d’une activité de production, traduisant un renforcement progressif de leurs capacités économiques et de leur résilience.

La lutte contre le mariage précoce des enfants

Intégrée au programme Fiavota, l’approche Azafady Babako, littéralement “Excuse-moi mon père”, change peu à peu le destin de nombreuses jeunes filles et transforme progressivement les normes sociales. À travers des actions de sensibilisation menées auprès des parents, des jeunes et des leaders locaux, Azafady Babako contribue à faire évoluer les perceptions autour du mariage précoce et de la protection des enfants. “J’ai compris que me marier tôt gâcherait mon avenir. Je suis convaincue de l’importance des études. Je ferai en sorte d’obtenir mon diplôme et trouver un travail avant de me lancer dans le mariage”, avance Itandrove, une adolescente de 13 ans bénéficiaire de l’approche à Betsimeda, à Ambovombe.

Itandrove, bénéficiaire de l’approche à Betsimeda, à Ambovombe, Ambovombe
Itandrove, bénéficiaire de l’approche à Betsimeda, à Ambovombe, Ambovombe

Au-delà du changement des mentalités, l’initiative ouvre aussi des perspectives économiques aux femmes et aux jeunes grâce à des formations génératrices de revenus en couture, artisanat ou dans la transformation de produits locaux. À Behara, Manja Fleuria a pu développer une activité de fabrication de serviettes hygiéniques lavables grâce aux formations reçues. “Les serviettes hygiéniques lavables sont utiles pour chaque femme. Elles sont réutilisables, donc plus économiques, et leur marché reste ouvert” explique-t-elle.

Portée par une forte dynamique communautaire, Azafady Babako consolide la cohésion sociale et renforce la résilience des ménages face aux vulnérabilités.

Une transformation sociale progressive

Grâce aux « Espaces de bien-être » ou « Sehatra mahasoa », les communautés acquièrent de nouvelles connaissances qui transforment durablement leurs pratiques. Véritables lieux de proximité, les espaces de bien-être offrent aux bénéficiaires un cadre d’écoute, d’échanges et de sensibilisation autour des thématiques essentielles telles que la nutrition, la santé, l’éducation, le développement de la petite enfance, la citoyenneté, la capacitation des femmes. Ces ateliers communautaires abordent également la gestion des revenus, les techniques agricoles adaptées, le reboisement, la production de jeunes plants ainsi que la promotion de l’investissement contribuant ainsi au renforcement des capacités communautaires.

Des bénéficiaires formés deviennent souvent des relais communautaires, influençant positivement d’autres ménages non bénéficiaires.

 Au-delà de la survie, la promesse d’un avenir choisi

Né de l’urgence, Fiavota a su largement dépasser sa vocation originelle de simple « rescousse » pour s’imposer comme un véritable moteur de développement humain. Dans un Grand-Sud malgache longtemps défini par sa seule vulnérabilité, le programme ne se contente plus d’aider les familles à survivre aux crises : il leur restitue le pouvoir d’anticiper et de construire leur lendemain. À travers un champ reverdi, un enfant qui retrouve le chemin de l’école ou une jeune femme devenue actrice de son destin, l’initiative prouve qu’avec un accompagnement structuré, la protection sociale s’élève bien au-delà de l’assistance. Elle devient le socle d’une résilience pérenne et d’une dignité retrouvée.